Roya, l'insoumise

Une vallée française prend fait et cause pour les migrants
Épisode 3 : Anti-héros et gens ordinaires

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  Photo © Mehdi Chebil

Depuis bientôt deux ans, la vallée de la Roya, dans les Alpes-Maritimes, voit quotidiennement affluer des dizaines de migrants aux portes de ses villages médiévaux encastrés à flanc de montagne. Pour éviter les contrôles de police à la frontière italienne entre Vintimille et Menton, ces exilés ont privilégié le passage par les Alpes. Si le chemin les conduit directement en France, il les mène aussi dans la gueule du loup : la région de la Roya est cernée par la police. Attachés à la tradition d'entraide qui fait la fierté de la vallée, des habitants regroupés au sein de l’association Roya citoyenne, leur portent assistance. Au risque de tomber sous le coup de la loi.

Les délateurs

  Photo © Mehdi Chebil

Pour Nathalie, il n'y a pas de sujet tabou. Pleine de bagou et d'autodérision, la Breilloise de 41 ans, l'une des fortes têtes de l'association Roya citoyenne, n'a aucun problème à aborder ouvertement la question des dénonciations de migrants dans sa commune. Elle pourrait botter en touche : son père, Michel, est adjoint à la mairie de Breil-sur-Roya et là-bas, on n'apprécie sûrement pas beaucoup que les médias jugent de l’intégrité des administrés. Mais Nathalie ne se dérobe pas. "Bien sûr qu'il y a eu des délations. Ça s'est calmé mais il y en a eu. En septembre 2015, on a obtenu une info de la gendarmerie", développe-t-elle. "Ils nous ont dit qu'à cette période, ils avaient comptabilisé pas moins de 15 appels par jour ! Quinze appels pour dire : 'Y'a des migrants qui passent, venez les chercher'".

Un jour, un gendarme m'a dit qu’il se croyait en 1942…

Sylvain a fait les frais de cette campagne de délation. Le 6 janvier, avec sa femme Françoise et deux amis, il a tenté de faire sortir neuf migrants de la vallée. "On était mal coordonnés. On a longtemps stationné à trois voitures en bas de chez Cédric Herrou", explique-t-il. "Un voisin s’est approché. Il avait l’air inquiet. Il nous a demandé ce qu’on faisait". Quelques minutes plus tard, la petite troupe est interpellée à Sospel. Sylvain réussit à s’échapper mais le reste du quatuor est placé en garde à vue. Ils passeront en jugement le 16 mai pour "transport illégal de personnes en situation irrégulière".



 Nathalie (à gauche) et Sylvain, militants de la Roya citoyenne, se disent abandonnés par les pouvoirs publics face à la crise des migrants. © Mehdi Chebil

Sylvain n’a aucun doute sur l’identité du mouchard. "Nous n’avons rencontré personne, ce soir-là. Personne à part ce riverain." Et surtout, précise-t-il, "les gendarmes nous ont dit qu’ils avaient été prévenus." Quand ils racontent leurs histoires, les membres de l’association n’accablent pas toujours les forces de l’ordre "qui ne font que leur boulot". Nathalie et Sylvain les défendent, même. La première raconte comment une "connaissance" de la gendarmerie, "un mec bien", remplit son coffre de vivres et d’eau quand il part en intervention. Le second dit avoir senti chez certains gendarmes une forme de gêne. "Il y en a qui se sentent mal à l’aise pendant les interpellations, c’est évident. Surtout quand ils ont reçu des coups de fil avant. Un jour, un gendarme m'a dit qu’il se croyait en 1942…"



Tradition d’accueil

  © Mehdi Chebil

Contrairement à Cédric Herrou qui a fait de l’accueil des migrants un étendard politique, beaucoup d’habitants préfèrent rester discrets. Mais ils se disent fiers de perpétuer la tradition d’accueil de la vallée. "On a hébergé des Juifs pendant la Seconde guerre, des Italiens qui fuyaient Mussolini. C’est presque normal pour nous d’ouvrir la porte aux gens qui en ont besoin", confie Alex, un ancien Parisien, aujourd’hui propriétaire d’un gîte d’étape dans la ville de Tende. Au total, depuis le début de la crise migratoire, Alex a accueilli une trentaine de migrants dans sa maison, Catherine, une vingtaine, Cédric Herrou, plus de 200.



 Dans les villes et villages de la vallée, les ruelles sont souvent étroites. Les militants de la Roya citoyenne subodorent que leurs voisins sont au courant de leur engagement auprès des migrants. © Mehdi Chebil

Si la délation existe, elle est en partie canalisée, assure Nathalie. Jusqu’à présent, les dénonciations n’ont jamais ciblé les migrants recueillis chez l’habitant. Elles ont surtout visé les nouveaux arrivants, ceux qui viennent de franchir la frontière et qui se font repérer le long de la route ou de la voie ferrée. Devant leurs voisins, les hébergeurs restent donc sur leurs gardes, mais ne sont pas inquiets. Catherine, la trésorière de la Roya citoyenne, sait pertinemment que les maisons alentours sont au courant de ses activités. "Les rues sont étroites à Saorge, il y a beaucoup de vis-à-vis… Un jour, un riverain m’a dit : ‘Tiens tu laisses la lumière allumée chez toi quand tu pars travailler ?’ Il devait se douter que j’hébergeais des gens."



 La départementale 6204 est particulièrement dangereuse et complique le trajet des migrants qui s’aventurent la nuit sur cette route coincée entre le fleuve de la Roya et les falaises. © Mehdi Chebil

L’aide ou la délation ne sont d'ailleurs pas une question de clivage politique. La classification entre "gentils militants de gauche" et "méchants mouchards de droite" est un raccourci incorrect et facile, avertissent Catherine et Nathalie. "Je connais des gens qui n’ont pas les mêmes idées que moi et qui aident, qui se mobilisent pour les migrants. Et pourtant, je n’aurais jamais parié sur eux", précise Catherine. L’association n'a jamais cherché à identifier les auteurs de coups de fil ou de lettres anonymes et préfère se concentrer sur son combat, laissant de côté les provocations et autres messages "ridicules" reçus sur sa page Facebook.



Ni héros, ni délinquants
  Photo © Mehdi Chebil

Dans la vallée, l’accumulation de tensions avec le voisinage, la police, les pouvoirs publics a toutefois laissé des stigmates. Chez de nombreux militants de la Roya citoyenne, la paranoïa a fait son chemin. Les uns se demandent si leur téléphone portable n’est pas sur écoute, les autres émettent l’idée de filmer les maraudes. En cas de procès, ils pourraient ainsi fournir "des preuves visuelles" du caractère humanitaire de leurs missions. Au tribunal, la justice doit en effet décider si l’aide aux migrants relève d’un geste citoyen, non condamnable, ou de "l’aide au séjour", qui relève d’une infraction pénale.

L’humanitaire, c’est pas notre métier

"Notre vie n’est plus la même", reconnaît Nathalie. "Tout le monde se trimballe avec ses papiers. Tout le monde a sur soi le numéro d’un avocat. Tout le monde sait ce qu’est une garde à vue", énumère-t-elle. Au fil des mois, même leur langage a évolué. Nathalie, comme beaucoup de ses amis, est devenue une experte juridique, incollable sur l’ASE (aide sociale à l’enfance), l’immunité humanitaire, les reconduites à la frontière de mineurs ou encore les PPA (points de passage autorisés) liés au rétablissement des contrôles aux frontières de l’espace Schengen. "Et dire qu’avant, je ne savais même pas ce qu’était un procureur !"

Dans les rangs des militants, la fatigue commence à se faire sentir. La plupart des hébergeurs insistent sur le fait qu’ils n’ont pas choisi de faire ce qu’ils font. Certains atteignent leur limite. "Parfois, c’est trop dur", confesse Catherine. "Entre Noël et le jour de l’An, il y a 50 migrants qui ont débarqué à Saorge… J’avais la crève, je venais d’en héberger d’autres. Je ne voulais plus…" Nathalie, à ses côtés, ne juge pas. "L’humanitaire, ce n’est pas notre métier…", rappelle-t-elle.



 Alex (à gauche) et Nico sont colocataires. Ils hébergent actuellement deux migrants camerounais dans leur gîte d’étapes à Tende. © Mehdi Chebil

Aucun n’était préparé à cette misère humaine, ni à entendre les récits des rescapés de la Méditerranée. Alex s’est familiarisé, malgré lui, avec les histoires de torture, de passeurs, de kidnapping, de trafic d’êtres humains. "Parfois, ils ont besoin de parler, alors on écoute", explique-t-il simplement. Aucun non plus n’a été formé à gérer la douleur, la dépression. Catherine reste marquée par les "hurlements" d’une jeune Érythréenne qui a appris la mort de son petit frère par téléphone. "Une voisine pensait qu’on était en train de martyriser un gamin".

C’est sans doute Nico, l’un des colocataires d’Alex, qui résume le mieux le désarroi qui saisit peu à peu la vallée. "Nous ne sommes pas des activistes politiques. C’est la géographie qui nous a poussés à faire partie de cette histoire. On fait ce qu’on fait, parce qu’on doit le faire", explique-t-il. "On accueille ces migrants pour pas qu’ils meurent sous nos yeux. C’est tout. À la base, on demandait juste à vivre tranquille dans nos montagnes". Paradoxalement, c’est désormais en ville que Catherine va chercher la quiétude. Au printemps dernier, elle est allée à Clermont-Ferrand pour quelques jours de vacances. Dans l’effervescence de la ville, elle s’est dite "soulagée d’être là". Pour la première fois depuis longtemps, elle s’est "remise à respirer", et pour la première fois depuis longtemps, elle a pu se promener "sans avoir peur pour les Noirs" qu’elle croisait.